Aujourd’hui, le 1er octobre : jour de fête nationale et premier jour de la Golden Week. On s’est levés à 9h, petit-déjeuner au même petit resto que la veille (on a adopté le niurou tang, décidément), un café, et on a filé en taxi vers la Songshan — 1h30 de route. Premier jour de Golden Week oblige, l’accès à la zone est un peu compliqué : il faut prendre des bus depuis le gigantesque parking du tourist center pour rejoindre le temple. Notre chauffeur a été très consciencieux pour nous déposer au bon endroit — c’est un vrai réflexe ici. Et on a eu de la chance : un Chinois qui parle anglais s’est avancé vers nous pour nous expliquer comment réserver nos billets de bus via un QR Code. Ça fait plaisir d’arriver à communiquer un peu !
Nous avons failli passer à côté des stèles. Il y en a des dizaines dans les cours, et certaines ne sont pas anodines — érigées par ordre de l’empereur Taizong (« 御制 »), avec sa calligraphie en personne (« 御書 »), datées de l’ère Qianlong… et même une qui proclame la culture de Shaolin au patrimoine de l’humanité, signée d’un président de l’époque. Les empereurs venaient ici, visiblement.
On a enchaîné les salles : autels, couplets, encensoirs pleins d’encens. Les fidèles y allaient de leur bâtonnet, l’air tranquille.
Pour comprendre comment le temple de Shaolin est devenu célèbre pour le kung-fu, il faut bien distinguer deux histoires qui se sont progressivement mélangées : celle du bouddhisme et celle des arts martiaux.
Au départ, le temple de Shaolin n’a absolument pas été créé pour enseigner le kung-fu. C’était avant tout un lieu religieux destiné à accueillir des moines bouddhistes.
1. En 495 : la naissance du temple, un lieu de prière
À cette époque, un moine indien appelé Batuo voyage jusqu’en Chine pour transmettre les enseignements du bouddhisme.
L’empereur Xiaowen, qui règne alors, souhaite favoriser le développement du bouddhisme et fait construire un monastère dans les montagnes du Songshan pour accueillir ce moine.
C’est la naissance du temple de Shaolin.
A ce stade :
– Les moines vivent dans le temple.
– Ils étudient les textes bouddhistes.
– Ils prient et méditent.
– Ils consacrent leur vie à la spiritualité.
– Il n’est pas encore question de kung-fu.
2. Au VIe siècle : l’arrivée de Bodhidharma, le personnage qui change l’histoire
Quelques décennies plus tard arrive un autre moine indien : Bodhidharma, appelé Damo en chinois.
Il est considéré comme une figure fondatrice du bouddhisme Chan, qui donnera naissance au zen au Japon.
Mais pourquoi est-il associé au kung-fu ?
Selon la tradition, Bodhidharma aurait constaté que les moines passaient énormément de temps à méditer et étaient physiquement affaiblis.
Il leur aurait alors enseigné des exercices physiques et respiratoires pour renforcer leur corps et leur permettre de mieux supporter les longues heures de méditation.
C’est là que commence à se construire le lien entre Shaolin et les pratiques physiques.
Attention toutefois : cette histoire est en partie légendaire. Les historiens ne disposent pas de preuves solides permettant d’affirmer que Bodhidharma a inventé le kung-fu Shaolin.
3. À partir du VIIe siècle : les moines commencent aussi à combattre
Il faut comprendre que les moines ne vivaient pas complètement coupés du monde.
Le temple se trouvait dans une région où il pouvait y avoir des brigands, des conflits et des guerres.
Les moines avaient donc parfois besoin de protéger :
Leur monastère.
Leurs biens et leurs terres.
Leur communauté.
On trouve notamment des traces historiques de leur participation à des combats au début du VIIe siècle, notamment en 621, lors d’un conflit qui a contribué à l’arrivée au pouvoir de la dynastie Tang.
Petit à petit, certaines pratiques martiales sont donc devenues utiles à la vie du monastère.
Les moines ont notamment développé et perfectionné des techniques de combat avec le bâton, une arme qui est devenue emblématique de Shaolin.
4. Entre 1368 et 1644 : Shaolin devient une référence des arts martiaux
C’est surtout sous la dynastie Ming que la réputation martiale du temple prend véritablement de l’ampleur.
Pourquoi ?
Les moines développent des techniques de combat de plus en plus élaborées.
Leur maîtrise du bâton devient particulièrement réputée.
Des militaires et des spécialistes des arts martiaux viennent étudier leurs techniques.
Des ouvrages commencent à décrire et à diffuser leurs méthodes de combat.
Au XVIe siècle, leur réputation est suffisamment importante pour que des experts militaires se déplacent jusqu’au temple afin d’observer leurs techniques.
C’est à cette période que le kung-fu Shaolin devient une véritable tradition martiale reconnue en Chine.
5. Et aujourd’hui : pourquoi trouve-t-on autant d’écoles de kung-fu autour du temple ?
Avec les siècles, Shaolin est devenu bien plus qu’un monastère : c’est aussi un symbole culturel et martial de la Chine.
Aujourd’hui, la région de Dengfeng accueille de nombreuses écoles qui enseignent le kung-fu Shaolin à des élèves chinois et étrangers.
Il faut toutefois distinguer :
> Le temple historique : un monastère bouddhiste où vivent et pratiquent des moines. C’est aussi un site patrimonial ouvert aux visiteurs.
> Les écoles de kung-fu autour du temple à Dengfeng: elles accueillent des milliers d’élèves chinois et étrangers qui viennent apprendre les arts martiaux. Certaines sont de véritables établissements d’enseignement avec internat et entraînements quotidiens, parfois pendant plusieurs années.
Le temple que l’on a visité est donc bien le berceau historique du kung-fu Shaolin, mais les grandes écoles modernes que l’on imagine lorsqu’on parle d’apprendre le kung-fu se trouvent principalement autour du monastère.
Et c’est assez intéressant quand on y repense : le kung-fu Shaolin n’est pas simplement une technique de combat. Historiquement, il est associé à une philosophie bouddhiste qui cherche aussi à travailler la discipline, la maîtrise de soi, la concentration et le corps.
Voilà pour la « petite » explication. Revenons à nos moutons.
À l’ouest du temple Shaolin, un peu plus loin en marchant, on retrouve la 塔林, la « forêt de stupa ». C’est le cimetière des moines de Shaolin : environ 250 stupa en brique, des dynasties Tang à Qing mais aussi des temps modernes, éparpillés sur 21 000 m² de verdure. Un cimetière/musée à ciel ouvert.
Avant de repartir, on a grignoté quelques wontons installés devant un petit spectacle : des jeunes faisaient une démonstration de kung-fu.
Direction ensuite le Kung Fu Theatre de Dengfeng, en taxi. On avait un peu d’avance sur le show, alors on s’est posé dans un café pas loin. Et là encore, nous avons eu un problème pour payer. Il arrive que les applis de paiement ne fonctionnent pas dans certains commerces, on ne comprend pas pourquoi et on n’a pas de cash sur nous… Les tenanciers du café ont insisté pour nous offrir les boissons. C’était gênant… les chinois en règle générale sont extrêmement bienveillants. Un soir Tristan a voulu prendre une glace sauf qu’il n’y avait plus de parfum qu’il voulait, car le jeune chinois qui était devant lui avait pris ce qu’il restait. Il lui a proposé de lui donner sa glace. Tristan a refusé bien sûr. Le jeune nous a dit « Welcome to China » en guise d’au revoir.
En attendant l’heure de début du spectacle, on s’est gelé un peu à l’extérieur 🤧, puis on est rentrés dans le théâtre, et on a encore attendu environ 10 minutes à l’intérieur. En fait, il y avait quelques canapés dans le hall du théâtre et on aurait pu attendre au chaud 😂.
Le show s’appelle « 功夫天下 » (Kung Fu World). Et honnêtement, on ne s’attendait pas à autant : superbe mise en scène, des acrobates en équilibre sur des piliers, des moines au bâton, des décors de montagne qui défilent. C’était du très beau boulot. Chapeau bas aux artistes /athlètes. Certains étaient d’ailleurs très très jeunes et très impressionnants. Je trouve ça toujours très émouvant ces petits jeunes qui se donnent à fond dans leur art !
Pour le retour, on avait réservé notre taxi à l’avance — 1h30 dans l’autre sens. La circulation dans le centre de Luoyang était vraiment difficile, on a donc demandé au chauffeur de nous déposer un peu avant l’hôtel. Sortie du taxi = direct dans un restaurant. À 22h, beaucoup de choses sont encore ouvertes. C’est peut-être parce que c’est le début de la Golden week. Ensuite, on a encore un peu erré dans les rues, pris des trucs à grignoter, des fruits… ici comme c’est quand même un peu moins touristique, on a trouvé que c’était beaucoup plus authentique. On a vu pas mal de commerçants devant leur boutique à fabriquer et créer des objets devant les clients. Rentrés vers presque minuit.
Journée dense, Golden Week en pleine intensité — et un spectacle qui a vraiment payé le coup de s’être gelés dehors.